
30 ans de l'EVCAU 2025
Du virtuel au vivant:
30 ans de recherche à l’EVCAU
Jeudi 18 Décembre
ENSAPVS

Du virtuel au vivant:
30 ans de recherche à l’EVCAU
Nous n’avons rejoint que tardivement l’histoire de l’EVCAU, mais nous mesurons aujourd’hui combien ces trois décennies ont façonné un laboratoire unique dans le paysage de la recherche architecturale française. Notre engagement auprès des chercheurs a visé, modestement mais résolument, à stabiliser, structurer et fédérer les dynamiques du laboratoire : consolidation des équipes, renforcement du travail collégial, rapprochement entre recherche et pédagogie, renouvellement des sujets et des méthodes.
Nous avons participé dès 2022 a un travail de collecte, d’archéologie et d’analyse des travaux portés par le laboratoire dans le cadre de la préparation du rapport d’évaluation de l’HCERES du laboratoire EVCAU. En revisitant ces 30 ans, on ne peut qu’être frappé par la force visionnaire des travaux menés dès l’origine.
L’EVCAU ( initialemnt Espace Virtuel de Conception Architecturale et Urbaine) a été l’un des premiers laboratoires à interroger la modélisation, la reconstitution numérique et les dispositifs pédagogiques virtuels comme un terrain nouveau et légitime de la recherche en architecture. À une époque où peu d’acteurs percevaient l’ampleur des transformations à venir, et dans un contexte d’écoles d’architectures isolées et bien souvent structurées autour de pratiques professionnelles. Ce laboratoire explorait déjà les potentiels de transformation des outils numériques sur la conception architecturale et urbaine.
Nous avons été témoins — alors tout jeunes architectes — de cette bascule : la décennie 1995 à 2005 a catalysé un champ d’expérimentation inédit, où la promesse d’un monde en conception ouverte, augmenté entre réalité et virtualité, semblait enfin accessible. Si cette promesse n’a jamais été pleinement tenue — malgré la résurgence des métavers vers 2018 — elle a profondément marqué notre manière de penser l’architecture et son rapport au réel.
Le parcours de l’EVCAU, à cette periode, a fortement été structuré autour de la notion de “modèle” (modélisation numérique, modèles architecturaux, modèles écologiques, etc.) avec une orientation très épistémologique et systémique. Il a aussi participé de manière profonde à l’Inscription de jeunes architectes et chercheurs dans le doctorat (architecture/ville/paysage/patrimoine), ce qui a beaucoup contribué à la légitimation de la recherche doctorale à l’ENSA Paris-Val de Seine.
En travaillant sur les archives du laboratoire, notamment le fonds CIMA, nous avons été frappés par la richesse des ouvrages et recherches consacrés à l’intelligence artificielle dès les années 1970–1980. Ce travail patient de collecte, d’inventaire et de classification — auquel ont contribué Fabien Del André Del, Olivier Bouet, Nabil Benhyun et bien d’autres — démontre combien l’EVCAU a anticipé les questions qui nous occupent toujours aujourd’hui sur la manière de penser l’architecture et le rôle même de l’architecte, sa relation au vivant où les frontières de la production cognitive sont sans cesse déplacées.
Entre 2005 et 2015, la réflexion des chercheurs du laboratoire évolue progressivement: il ne s’agit plus seulement de modéliser des formes, mais de concevoir des processus. Cette période est marquée par l’essor de la conception paramétrique, des logiques algorithmiques et des systèmes génératifs, qui déplacent le projet architectural d’un objet autonome à un système interconnecté et évolutif. Le projet devient un système ouvert, structuré par des principes relationnels et des variables, intégrant de manière croissante des données structurelles, environnementales et énergétiques. La recherche architecturale se rapproche alors des sciences de l’ingénieur et de celle des données, et s’inscrit dans une culture de la performance mesurable et de la simulation prédictive. Le laboratoire a tenté de se structurer comme lieu de recherche et d’expérimentation méthodologique, articulant étroitement recherche, pédagogie et production scientifique, malgré la fragilité des politiques ministérielles sur la recherche et la pédagogie, et des chercheurs souvent autonomes . Cette période est également celle de la consolidation du doctorat en architecture, où le modèle numérique devient un modèle, capable de produire à la fois des connaissances théoriques et des outils opératoires.
La période 2015–2025 correspond à un changement de paradigme majeur, inscrit dans un contexte de crises multiples — climatique, environnementale, sociale et cognitive. L'environnement numérique de conception n’est plus envisagé comme un simple outil de performance, mais comme un milieu à part entière, structurant les modes de conception, de production et de transmission du projet architectural. L’émergence des intelligences artificielles génératives reconfigure la notion d’auteur, les processus de conception et les responsabilités de l’architecte, désormais engagé dans des formes de co-production avec des systèmes automatisés. Dans ce contexte, la recherche menée au sein du laboratoire s’est notamment distinguée par les travaux de la chaire ARCHIDESSA, issue d’un nouvel axe de recherche du laboratoire à partir de 2015 sur la santé et les vulnérabilités. Ces travaux sont consacrés à la santé, aux vulnérabilités et au patrimoine hospitalier, en articulant analyse historique, modélisation numérique, diagnostic du bâti existant et prospective des usages. Ces recherches ont permis de renouveler les approches du patrimoine de santé, en considérant l’hôpital comme un écosystème complexe, à la fois architectural, technique, social et territorial.
A cela s’est ajoutée un intérêt accru sur la notion de modèle, non plus uniquement perçu par son caractère paramétrique, mais aussi par sa capacité à interroger l’architecture et la ville. Ainsi, des réflexions sur les transferts et échanges de modèles entre différentes cultures, en interrogeant également la notion de temporalités, à pu émerger dans le laboratoire. Cela s’est complété par des études maniant les outils méthodologiques de l’histoire, puis de l’archéologie, venant s’allier à ceux de l’anthropologie, de l’urbanisme, et de l’architecture, rendant ainsi une réelle interdisciplinarité dans notre laboratoire. Cela nous a également permis de commencer à s'intéresser à l’enseignement dans les écoles d’architecture et son évolution.
Parallèlement, cette période est marquée par un retour fort aux ressources locales et aux milieux, avec le développement de recherches sur le réemploi, les low-tech et les écosystèmes soutenables. Les recherches articulent alors outil critique d’analyse, de cartographie et de médiation, au service d’une architecture attentive et réparatrice des équilibres du vivant.
Cette période a aussi été marquée, dans la continuité de la période précédente, par une réflexion fondamentale sur nos manières d’habiter et de leur impact environnemental, et sur le rôle de l’architecte dans un monde aux ressources limitées. Dans ce contexte, l’architecture ne peut plus être conçue comme un simple acte de production culturelle ou fonctionnelle, mais doit “atterrir” — pour utiliser l’expression de Bruno Latour —, se poser en composant avec la finitude des ressources disponibles, avec le changement des conditions climatiques et des territoires naturels fragilisés. Les écosystèmes soutenables en architecture s’ancrent dans une pensée qui dépasse la seule performance énergétique pour intégrer la dimension systémique des ressources, des savoir-faire et des usages.
L’EVCAU a joué un rôle structurant dans les réseaux scientifiques nationaux, notamment EnsaÉco, ACCN et Explearn, et dans des recherches partenariales telles que les chaires ARCHIDESSA et Architecture & Intelligences. Aujourd’hui, les recherches du laboratoire se déplacent vers 3 aires de convergence sur le thème des ressources, des milieux et des écosystèmes, pour repenser les liens entre territoire, habitat, territoire, ressources alimentaires et formes de socialisation.
Ce 30ᵉ anniversaire n’est pas seulement un moment de bilan de la trajectoire effectuée par les chercheurs du laboratoire EVCAU. C’est aussi un appel à poursuivre et amplifier une dynamique scientifique engagée et structurante de l’épistémologie architecturale. Alors que les méthodes de recherches se structurent et se diversifient, que les disciplines scientifiques s’interrogent les unes les autres et que les partenariats et collaborations s’intensifient entre chercheurs, l’EVCAU est probablement à un moment crucial de son histoire : permettre d’interroger la discipline à l’aune d’une nouvelle ère.
Nous continuerons à porter toute notre attention sur le laboratoire pour que tous les doctorants, les chercheurs et le personnel puissent contribuer activement à cette trajectoire.
David Serero & Dimitri Toubanos

